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La toxicité du sensationnalisme

Éditorial de Janie-Claude Marchand
22 avril 2016

On peut être connecté partout de nos jours, tout savoir en un clic, ou du moins penser tout savoir tout le temps. Ou recevoir tellement d’informations, transférées, retranscrites, reformulées, que l’effort d’un exercice critique devient olympique, pour certains.

C’est mon constat. Je m’explique.

Depuis la semaine dernière un exemple me touche particulièrement. Pas que les occasions manquent pour dénoncer le sensationnalisme des médias, mais cette fois-ci, ma coupe était pleine. Pleine de raccourcis, de mauvaise foi et d’amalgames douteux. Ça a débordé.

Le contexte politique et social au Québec amène la grogne, avec raison. Les citoyens en ont assez et on sent la détresse. Que ce soit dans les écoles, les CPE, les hôpitaux, les organismes à but non lucratif, on sent le ravage des coupures et la pression sur les gens, le cynisme et le désespoir, souvent.

Combinez ce ras-le-bol au contenu diffusé par les médias de la presse écrite et parlée, endossé et porté par des animateurs dopés au sensationnalisme et vous aurez la recette gagnante pour créer un tourbillon médiatique qui tournera des jours. Une chance que « tout ce qui monte redescend ».

Il y a eu, la semaine dernière, toute une histoire à propos du Ministère de la Famille (MFA) qui lançait dans le réseau des Centres de la petite enfance (CPE) un guide d’efficacité énergétique. Un incroyable dérapage qui débuta avec une entrevue radio au 98.5 FM, qui fut retranscrite sur Facebook et dans plusieurs autres médias et relayée d’un bord et de l’autre, puis reprise par des politiciens et, finalement, partagée par des blogueurs et des citoyens. Tous ces gens sont touchés par la réalité des CPE… tout ce qu’il y a de plus normal ici, non ? Oui, il est normal de s’indigner des compressions dans ce milieu, ça va mal pour vrai. Mais des gens, en colère, commentaient en insultant les auteurs du guide, allant même jusqu’à les menacer et souhaiter leur mort… tout ce qu’il y a de plus normal ici, non ? Eh bien non.

Un topo de 3 minutes et demie à la radio, une entrevue à la limite du sérieux, truffée de raccourcis et de parallèles grossiers, c’est tout ce que ça prend pour bourrer le crâne des gens et la leur faire perdre.

Cette entrevue AURAIT PU être utile à la cause des CPE, à la cause environnementale, à toutes les causes qui dénoncent ce que le gouvernement en place inflige à ses citoyens. Ç’aurait pu être le noble véhicule d’un message intelligent qui remet les choses en perspective, mais le sensationnalisme a ceci de particulier de dramatiser certaines informations et de rallier le public autour de détails qui masquent l’information réellement pertinente.

Dans ce cas-ci, ce qui me choque, c’est qu’on ait délibérément CHOISI d’occulter les bénéfices économiques réels de l’efficacité énergétique, qu’on ait utilisé la grogne des CPE envers le MFA et le gouvernement Couillard pour ridiculiser page par page un ouvrage, au lieu d’exposer le malaise sans entraîner une surenchère.

Cette surenchère ne sert aucune cause (sauf celle du sensationnalisme, évidemment !) et contribue seulement à faire perdre en crédibilité ceux et celles qui croient que les changements de pratiques sont possibles dans nos institutions, comme dans nos maisons. Cette aura de ridicule qu’on a fait flotter autours des petits gestes qu’on peut poser pour sensibiliser et motiver ses pairs, comme désigner un « écoresponsable » du mois, ne va pas dans le sens du progrès social qu’on veut pour le Québec. C’est aller contre l’idée, que je croyais devenue un adage, que « chaque petit geste compte ».

Qu’on me comprenne bien, je ne défends pas le MFA, ni ne cautionne ou endosse les coupures sauvages du gouvernement, mais je refuse d’embarquer dans ce rituel de crucifixion. Je refuse de m’attaquer personnellement aux auteurs, qui n’avaient vraisemblablement pas une connaissance suffisante du terrain pour proposer des idées un peu farfelues, comme cuisiner de grands volumes de nourriture à la mijoteuse. Au fond, l’outil a du potentiel. Il est loin d’être parfait mais ce n’est pas le torchon qu’on a dépeint dans le talkshow de Dutrizac.

Le guide contient certes plusieurs exemples de contenu à ajuster et le MFA devrait se servir de cette expérience pour changer sa méthode de travail en privilégiant la collaboration avec des acteurs du milieu, les CPE eux-mêmes en premier lieu (puisqu’ils représentent l’auditoire ciblé) et des organismes expérimentés dans la production d’outils de sensibilisation et d’action en environnement et développement durable. Chez ENJEU, c’est notre spécialité, et les CPE font partie de mon créneau professionnel. J’ai assez d’heures de lecture de guides de toutes sortes et assez d’années de service-conseil en développement durable pour comprendre que le ton du guide n’est pas non plus adapté et qu’on aurait vraiment dû miser sur une dynamique collaborative pour s’assurer de correspondre au milieu. Plutôt difficile pour un ministère qui par ses décisions imposées, affaiblit la structure dans laquelle il souhaite promouvoir de nouvelles pratiques. Le timing étant aussi un art qui gagne à être maîtrisé…

Ceci dit, j’ai aussi appris que la critique constructive aide et permet de s’améliorer, et c’est ce que font les vrais leaders au lieu de vouloir assassiner l’autre.

La colère et le sensationnalisme agissent parfois comme un poison. Je souhaite que les intervenantes et les intervenants des CPE que je connais, ainsi que toutes les personnes animées par le désir de changer les choses à leur manière puissent trouver le bon antidote ! Je connais la morosité et le cynisme, autres poisons. Mais je sais aussi que le « show de boucane » de la semaine dernière cache des trésors d’engagement et de créativité de la part des CPE. Des directrices, directeurs, éducatrices, cuisinières, parents, comités de développement durable et des conseils d’administration qui font bien plus que de la gestion durable et de l’efficacité énergétique, ils changent la face du monde. RIEN-DE-MOINS. J’expose le cas des CPE ici, mais il en vaut de même pour TOUS les acteurs engagés des milieux scolaires où nous avons la chance d’être présents.

Je souhaite que malgré tout, le message continue de se rendre : en général, privilégier l’efficacité énergétique comporte pas mal plus d’avantages que d’inconvénients. Les bénéfices pour les gestionnaires d’établissements et les occupants sont réels et il est possible, même avec les plus petits gestes, d’éviter le gaspillage inutile de ressources. Il est nécessaire d’amener dans ce débat la nécessité de réduire notre empreinte écologique et énergétique et de présenter l’efficacité énergétique comme une solution tangible et accessible pour TOUS dans l’adaptation au changement climatique.

Et puis, pour terminer, si vous avez besoin de divertissement, laissez les médias sociaux et la radio de côté un instant, je peux vous suggérer de bons spectacles clownesques à la TOHU, par exemple ! Et de bons interlocuteurs qui pourront faire une analyse critique des joutes politiques au Québec, en vous présentant comment NOUS pouvons tous et toutes contribuer à la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre et à la transition énergétique dont nous avons besoins ici, chez nous.

-  Janie-Claude Marchand

N.B. Les opinions exprimées à travers les éditoriaux du bulletin électronique L’ENJEU...LIEN ne sont pas nécessairement celles d’ENvironnement JEUnesse, elles n’impliquent que l’auteur(e).

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